Livre d'Or Français

Jf 3*

DE `-.1 EJ'_ I: EI E \i IED a.`( I.' + ulra# a.( --+j`\ E#.i-ii` I iE +E EDE E i+:Zy^4 eFti/ `++i i b'+i+ +t\+++ I,:. , _as% .ZRE r' -.. r=:i- , \`\ 6` t/ I- i Eat .B IllERE. llEF B®`..cli€T`ea`..,6r B1 i-'.tiT`¢-j%`L:.%'&%tt±:T``T;-a¥g`£x;±.-ffiRE+7RE`-`fet§`\¥ ------={:+-- •T\` ` (*esRE;REj.#,rs;`tr;¥is¥ItrfeS```` i,9 ,I E o +}++ r`ri -1 I ,rii` . -ii z EI Ll - f._` o I ae` z¥ ? i- a -RE :+i_f±£S-±dsENF` `-, fl a--I..* ..cat E :irigiiii,fT?i`.,=5:i.-: ¥ri=-fa~= -ffi¥-' ffi;,,es'aeJd r ` `REas\REE DE '( -Z£,apF2#S °fiiE =E.- iE` .T lie a S=`-`>f I - D` _''3-:i::===`< lz, +1,_ai=iHffi - EDEst DIED ,- 'ZE±1..ur=¢V7S±S:wr=± Hri=£H. I_ I_.. E \ozz=%- ± ae~~, ae -` E¥ca s\ `Li: -¥ffi zesg@=%ngRE-&: - vi=fa~= -}.I-:!\g;:;iii€!ffE¥=REbiREigr*-ffi=aeng rfuREJ:RE-= # oB=-= a ffl=S -E,-Ii~i I ` ,^= a Ff,--- * '="-±:` ,-` es\ , -= ( -N~- `_\ve=\fa= ffi _~\ `R\m E Li.`... _BEE s\,;+ , -LL-. ,\.\!-# %xp --i B ,'-= -¥`X,r¥/¢t¥`§{=+` ifi;;i:--¥Eg ?_ `` E5:. K2ife=ifeREffiRE;#ffi.ffz'ff_. ?lyf i ' i_' * 'E BE E DEER `1 I_a_ EDDD 'E mE .... !°=B9q, x =, fl ty?'-.EEEDE £-fiha``" 5I-E E -£ae ee=`'©/-` RE,`rm=\ D / +'J-Pal lil. -. E= 5E=REf, ffi -ia £=`& \a`ssff=``' F¥\ \G~ ¢es , -`§EEiE-§E€:i£`E7 ]`` DOE 0 . . E' Eijff\ •ti / ;giv;I . _ ^` `\ ri2§ ED H \1 tr`.;tt;TPL ¥*fL>~._ E.* . ` +¥ `.H EEEEEEREEFjE=EE]H_p 3* eel I -.f¥fRE=f5f`F€es..```±`-`e= '_~, i 7 ,-` -'EO`=¥ 1` I I-EBB. E -Oill . ^5DE' i, D. m]D~E .-++ T lil qu

:-±..a.:i: i`..`ii.i:-i---:

E=

Exposition Internationale de Turin 1911 LIVRE D'OR Jar FRANCAIS public avec l'approbation du CommissariatEGeneral du Gouvernement franeais Jet Edition do ta Revue dos Franeais 56, Rue d® l'Univ®reite, Paris 1912

Table des Matieres J# Introduction par M. LEOPOLD BELLAN, President de la Section Franoaise ...... ROME,parM.LOUISMAI)ELIN .......................................... ` 1 FLORENCE,parM.JULIENLUCHAIRE.„ .............................. „ 18 TURIN, par M. ANDRE MAUREL ............. „ ........................ sO L'Exposition internationale de Turin et la Section Francaise, par M. HENRI VANDEPUTTE ....... „ .„ ....................................... 41 Les relations commerciales entre la France et l'Italie, par M. ERNEST LEMONON 163 Index alphab6tique ................................................... 171 J# Nombreuses reprodrctioas photographiques J#

Introduction JF Je suds heureux de pr6serder le Livre d:Or des Expositions de Turin ct de Rome:. Je nden f6licite a des Litres divers. Piesideat de la Section Frctngaise a I:Exposition de Turin, je me suis efforc6, seconds par de vaillands co[laborateurs, d:organiser a ces solermelles assises, sous I:ctutorite de mon eminent ami Derville, Commissaire g6heral de la France, la participation brillaate du monde dr commerce et de rindustrie. Pr6sideat dr Conseil Municipal de Paris, pendant les mois od ces expositions rayormerent d:un si vif 6clat, j'ai accompagi'ie mes collegues de r Assemblee communale en ltalie, r6pondwh ci:ux officielles iirvitations que Rome, Turin, Florence, nous avaient adress6es, ct les manifestations ouxquelles dor[herent naissance ces rencoITlres eitire repr6seataats de cites amies soat de ce[les qui ne s'oublieat pus. Frangals enfin, qui considere qu'd n6tre 6poque oti les nations se groupend suivaat leurs ctffroifes, I:union 6troite des races latines :impose comme une force ct comme une esp6rance, j'ai applcndi a roccasion noavelle qui a permis un plus 6troit rapprochement erdre rltalie et la Frctnce. On a dit, bien souverit redit, combien imp6rieuses soat les raisons de ce rc[pprocl`ement : la m€me civilisation a forms Tame des g6ndrations de cheque c6ie des ALlpes, les m6mes souvenirs bcdiend dons les coeurs; c'est oour des causes pareilles que de glorieux morts dormend en des tombes voisines. Parerrfe iatellectwelle, simtlitude d: ideal, conf raternit6 d: armes, tout concourt a cctte union que nous voulons indestructible. J'al pu me rendre compte, cheque fois que, traverscut les moats, je descendals dons la p6niusule historique, que ces seatimends 6taieat partag6s oar has amis, toujours fer'i)eats. « Un nuage qui passe r;assombrit pas

I:horizon », a ddt iecemmend une voix autoris6e. Hier, oven+bier, les nuages oat pass6 : rhorizon est toujours serein, magn:ifique de clart6. C'est pourquoi les victoires remport6es a Turin et a Rone o"i enchan±6 les admirateurs de rltalie. A Turin, nous covons vu ce doat une nation jeune, vigoureuse, active, ayoat foi dc[ns son destin, 6tait capable de r6aliser poll.r marcher dons la vie moderne a regal des vieilles nations. Nous ci:mons 6ie 6rrurs a la pene6e de ces males enfcuts, rassembles dons la comrrurnou±6 de raction et grace a qui la Patrie, en un demi-siecle, a mond6 d:une ascension si vertigineuse. I:essor 6conomique d:un infrni developpemeat, la creation de cites bourdonnan±es, le surgissemeat d:industries noavelles, vile prosp6res, r6veil oux f6conds travcunx de la palx d:un peuple tenace - tels sond les spectacles qu:il noun a ae dorde de cor[±empler dons cette capitale du Piemond, d:od partit le cri de delivrance; tandis qu'd Rome c'est le pass6 qui ressuscitalt en d'6moavcutes avocations. Les vingt siecles d:une ldstoire 6blouisscunle renalssaleut. Nous assistious oux rrobles efforts teut6s pour pr6server, accrottre le riche patrimoine d:art et de bearfe legde par les siecles. Associer les esp6rances de demaln cunx soaver[irs d:hier, glorifro rceavre accomplie depuis les grands jours du Risorgimeuto, imposer une fois de plus le respect de prestigicases annales, teues fureut les lecons que rltalie one et independcute a voulu offrir ou monde. Aujourd:lwi c'est le monde endier qui s'incttne devwl la splendide rdalisation de ce patriotique dessein. Au premier rang de ceux qui r6jouireat les visions 6vocatrices soul les amis de France. Ce livre est destiru5 a falre revivre les impressions qu'6proavered taut de visiteurs charm6s a Turin et a Rome; a apprendre a ceux qui ne pureat s'g rendre ce que fureat ces triomplwles manifestations. Beau livre doat je souhaite que tous les feuiuets soieat lus ci;mec iat6r€t, avec emotion I LEOPOLD BELLAN, President de la Section Franpaise a l'Exposttion de Turin: Ancien President du Conseil Municipal de Paris.

L y a, au Mus6e des Thermes, un morceau de marbre auquel, aussit6t de retour a Rome, ie cours rendre visite. C'est une tete 6trangement mutil6e - une tete d'Ariane, dit-on, mais qu'importe? - trouv6e a Subiaco, si rna m6moire me sert bien, il y a quelque vingt ans. Le visage est vraiment ravage, une des levres meurtrie, une paupiere bless6e, le nez affreusement 6cras6; mais te]le a 6t6 la beauts de cette figure qu'elle reste divine. En vain les siecles se sont acharn6s sur elle, elle semble les d6fier; l'expression, devenue peut-etre plus douloureuse, des traits saisit, attache, retient, ramene. La beaut6 a vaincu le temps et triomphe de ses outrages. Peut-6tre meme cette beaut6 ravag6e captive-t-elle plus qu'une Venus du Capitole, rest6e entiere en sa splendeur sereine. Cette Ariane, elle m'est apparue clans sa beauts mutil6e et triomphante, comme la repr6sentante de notre Rome. Sur la Ville aussi le temps s'est acharn6, et les hommes, ses complices. En vain, elle a 6t6, pres de deux mille ans, d6figur6e et ruin6e : sa douloureuse beaut6, faite de grandeur d6chue, et de po6sie grave, 6treint le cceur et, a tout iamais, I'enchafne. Quiconque a habit6 Rome lui reste 6trangement lie. Des ann6es peuvent passer sans qu'un iour, nous cessions d'etre fideles a celle que, tout comme ses anciens habitants, nous appellerions tout brievement : £a Vz.J/e. J'y ai v6cu deux ans; lorsque dix-huit mois apres, i'y vins passer encore trois mois, i'y rentrai - qu'on ne voie pas ici une formule - Ie cceur battant de tendresse et d'all6gresse. Ce que i'aime en Rome, c'est qu'elle est une victime de l'amour orgueilleux qu'elle a, dams tous les temps, inspire a ses maltres. Fiers

* ROME de la poss6der, ils ont tous entendu la marquer de leur sceau; ils l'ont tous voulu parer, mais pour la faire uniquement leur; ils l'ont ialousement d6truite dams le dessein de la reconstruire plus belle. La ville semble un immense champ de bataille od se seraient combattues toutes les civilisations, toutes les dominations, toutes les religions. Toutes ont, cependant, laiss6 leur trace. Des vestiges de l'antique cite quasi pr6historique od Eg6rie dictait, dams son bois sacr6, au bord de sa claire fontaine, des lois a Numa, a ces monuments 6normes dont surcharge sa capitale la dynastie de Savoie, les rois tres anciens, les 6diles r6publicains, les architectes hellenes, les patriciens millionnaires, les C6sars de toutes les dynasties, les princes Goths, les exarques byzantins, les papes de tous ages, et, sous eux, Ies cardinaux et seigneurs batisseurs ont sans cesse 6difi6 et n'ont d6truit que pour r66difier. Quiconque est, pour une heure, maltre de Rome, r6ve, comme Auguste, de « laisser de marbre une ville qui, hier, 6tait de briques » : Napoleon ne s'6tait pas depuis un mois proclam6 solennellement le souverain de « sa ville libr6 imp6riale », qu'il demandait a ses architectes ces « plans d'embellissement >> qui remplissent tant de cartons de mos archives d'Etat et dont quelques-uns ont pu etre, miraculeusement, r6alis6s en trois ans. La dynastic de Savoie a couvert de palais nouveaux les collines qu'on eat estim6es suffisamment baties : hier, elle inaugurait le monument cyclop6en 6lev6 au glorieux fondateur du nouveau royaume, face au Corso de la Rome pontificale, adoss6 au Capitole r6publicain. C'est contre ces amants despotiques que Rome a dd et n'a pas pu touiours se d6fendre. Ils la martyrisaient pour la p6trir et la rep6trir a leur guise et, pour la parer, la d6gradaient. On suit a travers la ville les phases de cette lutte deux fois mill6naire entre la Cite tyranniquement aim6e et ses terribles amants. C'est l'int6r6t maieur d'une visite a Rome. # i,* J'ai vu des visiteurs d6contenanc6s et offusqu6s par les heurts, les contrastes, les m6langes qu'offre Rome. Certes, il ne taut pas chercher aux rives du Fibre cette m6lodieuse harmonie de sensations, ce concert parfait dont la bien aim6e Florence fournit aux visiteurs l'inoubliable regal. 11 faut, tout au contraire, demarider a Rome ce que, plus qu'aucune cite au monde, elle peut nous donner : une leeon sans pareille, apre et forte, de haute philosophie. La visite de Rome n'a rien de ioyeux, elle fait naitre et d6veloppe des pens6es graves et elle exalte iusqu'a une singuliere acuit6 les sentiments m6lancoliques. Elle donne tout a la fois l'id6e la plus haute de ce que l'homme peut r6ver de plus grand et le spectacle de ce que cette grandeur peut contenir de vanit6, tant le regne des hommes y apparalt instable. Les

ROME dominations s'y sont superpos6es apres s'y 6tre l'une I'autre 6vinc6es : de m6me que le g6ologue trouve, en creusant le sol, Ies couches altern6es que les revolutions pr6historiques ont s6culairement d6posees, Ie visiteur averti d6couvre facilement a chaque pas les vestiges superposes des regnes d6truits. Rome, qui est pour l'historien un admirable laboratoire, est pour tous ceux que l'Humanit6 passionne, la plus admirable des 6coles. Rien ne m'a plus instruit que mes vagabondages a travers la ville. Ni les Archives, ni les Bibliotheques, oh nous conduisaient nos sp6ciales 6tudes, ne valaient, pour notre formation historique, Ie spectacle de certains quartiers perdus, a condition d'en gofiter pleinement la saveur et, premierement, d'en comprendre la leeon. On s'engage clans telles ruelles qu'assombrit une ombre 6ternelle et qui, sous le ciel lumineux d'Italie, ont une frafcheur de cave; aux fen6tres iadis ouvrag6es, et que des siecles ont rendu frustes, pendent de sordides guenilles; sur les bornes que le temps a menuis6es et polies ou au contraire entam6es et d6grad6es, un ragczzzo, coiff6 d'un indescriptible feutre roussi, d6vore quelque tranche de po/enfa ou d6piotte la chair rouge d'une figue. Le pave bossu6 semble se soulever ou, Ientement, s'enlizer; un 6dile iadis a fait poser ces pierres que deux cents g6n6rations ont us6es de leurs pieds chauss6s de socques; parfois une sculpture surgit le long du mur, encastr6e clans les pierres patin6es, lezard6es, ou, presque au ras du sol, le sommet d'une colonne de marbre a laquelle s'adosse un mendiant. Quoi qu'on en disc, certains de ces oz.co/i., de ces venelles n'ont pas change depuis que Rabelais, Montaigne, de Brosses, Gcethe, Chateaubriand, Beyle-Stendhal, Taine, Bourget les ont parcourues. Voici des 6chopes qui semblent des cavernes, un savetier y tire l'alene; so-us le tour rare, le ca/zo/al.o s'apercoit, sur les traits iaunes duquel Ies amateurs de survivances d6couvriraient les vestiges de dix races, mais parfois la physionomie parfaitement transmise d'un consul ou d'un empereur. Voici des cabarets infames oti, sur des tables poisseuses, se boit le vin d'or clair de Frascati ou le vin d'encre noire de quelque lourde vigne. Echopes et bibines s'abritent sous les arcades d6grad6es, rapi6c6es, morceleesT d'un theatre antique - tel ce prodigieux Theatre de Marcellus qui, transforms iadis en forteresse par les seigneurs bandits du Moyen-age, abrite auiourd'hui un monde grouillant de petites gens, loqueteux, miteux, vermineux, hates parasitaires des anciens M6cenes de la Rome r6publicaine ou imp6riale. Voici, a ce tournant de rue, une eglise catholique aux frontons tourment6s d'od sortent des 6clats de voix, toute une musique singuliere de cantiques cacophoniques dams lesquels des debris de lithurgie se melent a des reminiscences de quadrilles. Cette musique est symbolique : le decor est lui-meme parfois si disparate ! P6n6trons clans I'6glise : Ies murs en sont charges de moulures aux couleurs criardes; des festons

EI 1 > E= I,'Arc de Septine=Severre. Le temple de Saturnc. I I 11 ROME Photos Alinai.4. I I I 11 I I I I (I E

ROME courent, des guirlandes s'enlacent, d'6normes chapiteaux de platre empatent le falte de piliers de faux marbre; vous iureriez - n'6tait parfois le pave antique ou les poutres noircies du plafond - que l'6glise est contemporaine du cavalier Bernin et de ses 6leves du XVIIIe siecle. Un arch6ologue avis6, faisant tomber le lourd vetement de platre - ainsi qu'on le fit a Sainte-Marie in Cosmedin au pied de l'Aventin ou, au pied de Janicule, a Sainte-C6cile du Transtevere - vous montrerait, engag6es dams les piliers massifs, d'616gantes colonnes de marbre et de granit, qui, avant qu'elles fussent celles du sanctuaire chr6tien primitif, ont 6t6 celles d'un temple antique. Sous ce pave dont les mosa.I.ques aux arabesques multicolores sont elles-m6mes faites des debris de la Rome imp6riale, colonnes de vert antique et de porphyre d6taill6es ainsi que des troncs sylvestres, le meme arch6ologue d6couvrirait peut-etfe un autre pave plus ancien - tel celui de SainteMarie in Cosmedin -, vestige d'un pass6 plus lointain encore. Ce palais princier, qui, plus loin, surgit des sordides maisons qui l'investissent, v6n6rez-le, moins parce qu'il fut la demeure de tel princeneveu ou de tel petit-fils d'un bandit redout6, no6z./£a dz. sczgrz.sZz.cz ou no6z./Ca dz. cczmpag72a, mais parce qu'il est fait des briques roussies et des marbres patin6s arrach6s a un amphith6atre, a un theatre ou a une basilique. Continuez votre promenade hors des quartiers od, devant 6glises et palais, cern6s par les masures, un peuple d6guenill6 travaille ou -plus souvent - fain6antise; escaladez une colline oil pousse l'herbe folle; p6n6trez dams ces grottes obscures od, entre les pieries 6boul6es, pendent les fougeres pari6taires. Cette cave aux parois suintants, c'est, vous dira le guide patent6, le palais d'un Empereur qui, des Gaules au pays des Scythes, r6gnait sur le Monde d'alors. Poussez la porte de ce petit enclos, rempli de roses et de legumes: une petite chapelle S'y 6leve, blasonn6e des abeilles de la maison Barberini; elle a 6t6 batie sur les ruines d'une autre demeure imp6riale qui reste enfouie sous cette vigne, et comm6more, dit-on, le martyre du tribun S6bastien, perc6 de fleches, dams la cour des Numides, au palais de Diocl6tien. Elevez-vous sur telle autre colline, ce Janicule, par exemple, prodigieux raccourci d'histoire que, de mos fenetres du palais Farnese, nous pouvions contempler iournellement : ici une 6glise comm6more le marlyre de l'ap6tre Pierre au fl¢ontorz.a, oh un moinillon vous montre gravement le trou -od la croix s'enfonca; la une fastueuse fontaine 6voque les grands travaux d'un des papes batisseurs, somptueux successeur du pecheur; plus loin la statue du grand condottiere, Giuseppe Garilbadi plane, grace a ce prodigieux pi6destal d'histoire, au-dessus de la ville, le cheval en arret, la tete un peu tourn6e vers le Vatican voisin - comme si l'homme se posait la question : Ne reste-t-il quelque chose a faire? Et cette colline

\ I 1,I I Hal,11a8l' Michel=An8e, Bernin, 11 11 in -' `' E I_, R 0 nl E 11 Plwtos Azinari,

ROME qu'illustrent ces images vari6es est une de celles dont nous parle la chronique de la plus ancienne Rome : les pleb6iens s'y retirerent, en r6volte. Des anciens tribuns du peuple au condottiere qui ieta l'Italie au pied de la maison r6gnante, que de figures ainsi s'6voquent grace aux monuments. Poursuivez votre promenade; allez de quartier en quartier. Cette 6glise ronde fut un march6 tres anciennement et le redeviendra peut-6tre. Cette Bourse est install6e clans le temple de Neptune dont onze colonnes subsistent, assur6ment plus parlantes que celles de la rue Vivienne ou du Stock Exchange. Voici les Thermes de Diocl6tien en face d'une gare tres moderne que fonda, aussi bien, un pr6lat, ministre de Pie IX : ces Thermes, des forcats chr6tiens, condamn6s aux travaux publics, y travaillerent en soupirant, croyant Clever un monument tout a la fois a la gloire imp6riale et a la d6bauche paienne; sous la puissante main de Michel Ange, ces Thermes sont devenus l'6glise Sainte Marie des Anges. Dams cette prison Mamertine, qui est peut-etre l'un des t6moins de l'6poque royale la plus recul6e, le Numide Jugurtha et le Celte Vercing6torix furent 6gorg6s. Mais qu'est-ceci? Un pretre y c6lebre la messe. C'est que dit-on, Pierre et Paul, le pecheur de Galilee et le philosophe iuif, y furent enferm6s et y baptiserent leurs gardiens. Ne vous attachez pas exclusivement aux lieux c6lebres que l'utile Baedecker marque de l'honorable ast6risque; allez battre les vallons, les pentes, les Ofmes od la nature a repris possession du sol, l'Aventin, le Ccelius, les abords de la porte St-S6bastien. Jadis de luxueux quartiers couvrirent ces collines, remplirent ces vall6es. A travers l'herbe roussie, au milieu des gramin6es, vous tr6bucherez dams telle pierre qui sans doute appartint a tel hotel patricien et a telle villa qu'ornaient statues et peintures. Egarezvous dams ces ruines 6normes autour desquelles les roseaux poussent leurs touffes; 6voquez clans ces pans de murs gigantesques, sous ces debris de vodtes qui se dessinent sur le ciel bleu, la foule des citoyens riches sortant de leurs bains, de leurs c/zzbs, dirions-nous auiourd'hui. Regardez, comme Emile Gebhart, des abeilles faire leur miel dams la tiare de pierre noircie dont s'orne la porte de ]a ville. C'est ainsi que Rome se doit visiter, sans plan, sans programme, sans contrainte, sinon sans dessein. 11 y faut, loin de s'en effrayer, 6voquer la succession d6concertante des ages clans les vestiges enchev6tr6s des empires. i+ #% Je m'irritais, a l'6poque od i'habitais la ville, de voir les visiteurs passagers avouer, en des termes presque acrimonieux, des deceptions et des m6fiances. IIs 6taient d6cus parce qu'ils 6taient m6fiants. 11 faut, a Rome, accepter

Jrf._.\. I.i.` ill-EB=EEZI'1" I.E\ -EDE E IE 'J IIi!o t\iTi; I IEEi- i+ t\t'l EI 1-._. Lil \,4 ),1rf •1 HID I BE, ..EEBE-.,,=|IE-,FTTT?¥`ap-. i <`,7t-.,*L`- 1-q.-I.Zgr.,!`. ',.\\.I 1

ROME tout ce qu'on vous dit de Rome. La 16gende, autant que l'histoire, doit 6tre trait6e ici avec respect. C'est la 16gende qui a fait Clever, en l'honneur de tel h6ros fabuleux ou de tel saint douteux, des temples et des tombeaux. Aussi bien ai-ie pour la 16gende, ici du moins, quelque consideration; tant d'histoire repose au fond de ces fables! Romulus, me dit-on, n'a iamais exist6 et Saint Pierre ne vint peut-etre pas a Rome. Ne me le dites que lorsque ie serai de retour. A Rome, ie veux que Romulus ait trace, de son soc de charrue, la Roma Quadrata; ie veux que Numa ait, dams ce bois sacr6 od i'allais m'asseoir, consult6 la nymphe qui, 6tant femme, devait aimer gouverner un gouvernant : ie veux qu'Agrippa ait, sur le Mont sacr6, cont6 son apologue, lecon 6ternelle aux nations divis6es; ie veux aussi qrie Pierre le Galil6en ait un iour p6n6tr6, un baton a la main clans la ville, maltresse du monde; ie veux que Paul, le subtil iuif, soit all6 rendre visite a S6neque le Philosophe et ait ainsi mis en presence la sagesse d'Orient et celle d'Occident; ie veux que la tete de l'illustre converti de Damas roulant, en trois bonds, sur la pente v6n6r6e, trois fontaines aient iailli. Si nous nions de tels faits, attendons nous a ce qu'avant deux mille ans, on traite de 16gende l'entr6e des Pi6montais dams la Rome de Pie IX par la breche de la Porta Pia et l'existence de M. Ernest Nathan. En aucun lieu du monde, l'imagination, par ailleurs, ne doit se faire plus d6lib6r6ment reconstructrice. Si elle s'aide des r6cits de l'histoire, des d6couvertes de l'arch6ologie et des on-dit de la tradition, elle est capable de faire naitre devant mos yeux d'incomparables visions. Deux champs de p6lerinage d6concertent - me semble-t-il - plus particulierement ]e visiteur qui parcourt hativement Rome, le Forum et les Catacombes. Et ie n'en connais pas od pr6cis6ment i'aie plus intens6ment ioui de mes reves. Je ne disconviens pas que le Forum paralt assez mesquin a qui arrive a Rome, croyant d6couvrir a perte de vue, des rampes du Capitole, la place publique a tout iamais c6lebre od s'6levaient, clans les derniers ages de la R6publique et les premiers de l'Empire, les plus c61ebres monuments de la ville. Nos visiteurs voudraient y revoir les Temples des Dieux, les Basiliques od se pressaient les plaideurs, les Rostres d'oh Cic6ron parla, le sanctuaire des Vestales, l'enceinte des Comices et la Voie sacr6e par od le vainqueur s'acheminait vers le Capitole. Pour moi, ie n'ai pas tard6 a revoir ces lieux c6lebres, a les revoir pleins de vie et de couleur, avec les boutiques aux brillants 6talages, les corteges de patriciens, la foule grouillante de la plebe cosmopolite. Ces Arcs, qui ont acquis une grandeur de plus aux outrages qu'ils ont recus, me suffisent a 6voquer les corteges triomphaux qu'ils virent passer. Ces quelques colonnes tronqu6es sont pour moi d'excellents t6moins qui me ramenent aux cultes que la Grace 16gua a la Rome du dernier siecle avant l'ere chr6tienne. Je releve tres

ROME facilement les piliers dont les bases marquent seules le dessin de telle Basilique et, groupant autour de ces piliers les hommes de loi affair6s et leurs anxieux clients, i'entends tres ais6ment Cic6ron plaider contre Verres ou pour Milon. Les arch6ologues creusent le Forum de telle maniere que de mauvais plaisants pr6tendent qu'ils finiront par traverser la Terre. Les arch6ologues ont raison. A quoi serviraient les arch6ologues s'ils ne creusaient pas? Et quel mal font-ils? S'ils me donnent un indice - si petit soitli] - qui me permette de m'exalter ou de m'attendrir, ie les en remercie. S'ils me d6couvrent successivement trois Voies sacr6es, elles me seront 6galement sacr6es. L'important est que nous situions nos reves. Je ne saurai peut-etre iamais d'une facon precise oh les Vestales entretenaie.nt tres pr6cis6ment le feu sacr6. Que m'importe que ce soit a quelques metres a droite ou a gauche: elles respiraient l'air de ce lieu od ie vague; cela me suffit pour les voir aussi stirement, le iour od ie leur rends visite, que si r6ellement elles m'attendaient la clans leurs robes blanches. On me dit que les Comices se tenaient en ce lieu. Je les vois voter suivant la maniere que m'enseigna, a l'Universit6, mom « professeur d'institutions romaines », M. Charles Diehl, apres M. Mommsen. Et si M. Ferrero y aioute quelques details, ceux-ci seront les bienvenus. Mais lorsque i'habitais Rome, M. Ferrero n'6crivait pas, et ie iurerais que i'ai entendu bruisser les 6lecteurs. 11 est bon d'etre parfois romantique. J'ai eu la faiblesse de m'asseoir au-d6ssus du Forum par un beau clair de lune romain. On est paye de cette fantaisie tout d'abord par l'aspect magnifique du Colys6e creus6 de cavernes et des Arcs qui, tout blancs, eniambent l'ombre. Mais, dams la nuit de Rome, lorsqu'enfin! les tramways electriques sont gar6s, et couches les marchands de rz.cordz. romanz., il est en outre si loisible de ressusciter un monde! C'est dams cet esprit que le Forum doit etre visit6. Je comprends la deception de ceux qui, courb6s sur les debris de marbre, scrutant les tas de briques, interrogeant anxieusement les replis, ne veulent que « se rendre compte ». Non ce qui est la n'est rien et ne sera iamais rien. Relevons ces colonnades, ces portiques, ces terrass6s, ces frontons, ces murs, ces statues, ces hauts reliefs, ces tribunes; appelons y les pretres, les 6lecteurs, les magistrats, les soldats, les marchands, les esclaves. Faisons plaider les avocats, clamer les auditeurs, remuer les foules. Et le Forum nous sera bient6t aussi present, aussi familier, aussi pressant que le Boulevard des ltaliens a Paris, Piccadilly a Londres, le Ring a Vienne ou Broadway a New-York. Si nous avons pris l'habitude de repeupler cette solitude, toute une magnifique vue d'histoire se d6ploiera devant mos yeux, depuis l'6poque od clans ce pli de terrain mar6cageux, les « tavernes » se fonderent iusqu'a

ROME celle oh dams ce prestigieux Forum, Auguste et ses successeurs ieterent des millions. En cet espace relativement 6troit tiennent onze siecles d'histoire. De la ie vois ce petit peuple s'6lancer pour conqu6rir le monde et porter de; confins de l'Inde a la Caledonie << 1e respect du nom romain ». # i+# C'est d'une emotion toute pareille .que ie me sens atteint en p6n6trant dams les galeries des Catacombes. De ces cimetieres souterrains partit la seconde conquete romaine. C'est a l'heure od pr6cis6ment le Forum atteint le sommet du luxe et de la grandeur : voici que, sur la colline Palatine qui le domine, les successeurs d'Auguste accumulent les Palais, que Tibere et Caligula y veulent chacun batir de splendides chambres, que N6ron entreprend d'6difier, au has de la pente, sa Maison Dor6e, que Domitien va a son tour, au sommet de la montagne, asseoir sa princiere demeure. En face, le Capitole se dresse encore clans son orgueil : le temple de Jupiter Capitolin s'y 6rige, semblant vraiment dominer la Ville, que N6ron vient de faire rebatir de marbre, et le Monde soumis, a cette heure unique, de l'Orient a l'Occident. Cependant, de modestes /ossores creusent tout autour de Rome, clans la terre friable, d'obscures galeries. Qu'on visite avant tous autres ce cimetiere Ostrien, situ6 tout pres des fondations de Ste Agnes : la, on montre, taill6 dams le tut, en un recoin sombre, un siege grossier : la 16gende chr6tienne veut que ce soit la le premier siege de l'ap6tre Pierre. 11 faut l'aller v6n6rer, la veille ou le lendemain d'une c6r6monie od clans la basilique Vaticane, on aura vu le successeur de Pierre port6, au dessus de cent mille t6tes, sur la Sedz.cz dor6e. Qu'on les visite toutes, ces galeries obscures, trou6es de tombes 6troites, aux paliers in6gaux, aux marches glissantes, celles de l'Est et celles de l'Ouest, r6seau qui mine la campagne et les anciens faubourgs. Jamais le mot miner ne trouve mieux qu'ici sa signification : c'6tait une Ville, une Soci6t6, un Monde que minaient les /ossores chr6tiens. Dams ces cimetieres souterrains germait en effet la religion nouvelle : de pieux anarchistes, enflamm6s de zele, y d6posaient un explosif plus violent que toutes nos pancratites : une foi. Ils apportaient la leurs morts qui parfois 6taient les victimes de la persecution; ils s'y refugiaient, aux 6poques de trouble, pour y c616brer les mysteres; ils 6taient tant6t n6glig6s, tant6t opprim6s, a coup sdr m6pris6s. La plante chr6tienne dont la semence avait 6t6, comme tant de choses a Rome, apport6e d'Orient, reposa la, trois siecles durant, clans la terre volcanique de Rome. D6ia elle affleurait au sol quand, sous les premiers rayons de la tolerance, on la vit, Constantin regnant, sortir de terre et s'6panouir. La plante ne s'6leva pas tres haut tout de suite. Visitons, apres

ROME les Catacombes, les basiliques dites Constantiniennes. Ce sont 6glises tres basses, ces salles, rectangulaires, tres modestes de style, od l'on entendait avant tout apercevoir l'autel du sacrifice et la chaire de v6rit6. Mais libre bient6t de se d6velopper, 6touffant maintenant les plantes voisines, s'engraissant de l'humus que la ruine du paganisme r6pandait autour d'elle, la plante triomphante allait s'6lancer plus haut. De ces humbles 6glises, sorties timidement de ce sol od elles restent tapies, on fera des temples superbes oh le luxe symbolise le triomphe, oti le marbre se prodigue, od l'or rutile. Le Saint Pierre du Xvle siecle marque le prodigieux essor de la religion issue du sol obscurement travaill6. Le visiteur que guident ces pens6es, trouve une saveur 6trange a la visite des Catacombes. Une ann6e, i'y descendis le tour de Sainte C6cile : des pretres et leurs fideles y chantaient la messe dams une des cryptes. De loin, on entendait vaguement les paroles du Chedo .. parfois le chant, au detour d'une galerie, semblait s'6teindre, parfois il semblait r6sonner comme une triomphante fanfare. Le moins religieux des visiteurs s'arrete, 6treint d'une emotion 6trange. 11 evoque facilement les fideles, tres petites gens que ne tourmentaient pas les problemes th6ologiques, et leurs tres simples pr6tres a qui le droit canon 6tait certes inconnu. Ils 6taient tous v€tus de la m6me laine grossiere. Ces humbles partirent de ces caves pour coriqu6rir, plus sdrement et plus loin que les Sylla, les Pomp6e, Ies C6sar, le Monde a la Rome nouvelle. i+ ## Du Forum et des Catacombes, Rome s'est done 6lanc6e deux fois pour porter aux confins du monde ce mom prestigieux. Mais dams la ville meme, les deux conqu6rants, deux siecles durant, s'affronterent : le C6sarisme pa.I.en et le Christianisme s6ditieux. Ce fut la premiere bataille qui sema Rome de ruines. Elle devait 6tre vraiment magnifique, cette Rome imp6riale a la veille de sa ruine. Car chaque C6sar, mfi par le d6sir d'effacer ses pr6d6cesseurs et de faire agr6er sa tyrannie, y avait laiss6 une trace splendide. Auguste, le premier, y avait signal6 par des prodigalit6s de marbre et de bronze un pouvoir supreme qui avait encore a se faire pardonner et accepter. Ponfz./ex A4orz.mLzs, tel est le titre auquel, entre vingt autres, Ie neveu de C6sar montra sa predilection. Par un revirement paradoxal, cet adolescent vicieux et sceptique, le ieune Octave, port6 au rang supreme par le destin, s'6tait fait le restaurateur des mceurs et du culte. Ne nous 6tonnons point de cet avatar : en politique, nous le savons tous, les pr6c6dents ne comptent pas.

ROME Grand-pretre, il avait relev6 les temples : ce Temple de Castor et Pollux dont les colonnes d6grad6es sont, dams le Forum d6sol6, ses t6moins, n'est qu'un des quatre-vingt-deux sanctuaires que, dit-on, il 6leva ou restaura. Faisant ressusciter par Ovide et Virgile, les vieux mythes et les vieux rites, invitant Horace a donner un rythme moderne au Cczrmcn scectt/are, il entendait par ailleurs offrir a la religion restaur6e des asiles splendides. ' D'autre part, il avait 6t6, en toutes choses, le restaurateur de l'ordre : l'ordre mat6riel comme l'ordre moral. C'est pourquoi il avait esp6r6 d6truire les d6dales de ruelles od sa police s'exercait difficilement. 11 avait donc commence a percer de grandes voies et transforms ainsi en une capitale[ mieux ordonn6e ce prodigieux amas de maisons, pouss6es pendant l'age r6publicain sur les << sept collines ». Emile Bertaux compare avec raison ces travaux a ceux auxquels Napoleon Ill incita le baron Haussmann : << Pour le premier empereur Romain, comme pour l'empereur des Francais, l'architecture est un instrument de regne; quand le gotit du bien-etre et du luxe priv6 ou public devient plus fort que celui de la libert6, 6crit l'historien, un Opera fait oublier un Coup d'Etat. >> Le rapprochement s'impose. Auguste avait iet6, dit-on, pres d'un milliard de notre monnaie clans la restauration de Rome. Ses successeurs avaient continue. S'ils s'6taient 6lev6 des palais, ils n'avaient point bati que pour eux. N6ron ne s'6tait pas content6 de ieter les bases de sa Maison Dor6e; comme Auguste avait rev6 de laisser une Rome Augustienne, comme plus `tard le pape Jules 11 revera d'une Rome Julienne et Napoleon d'une Rome Napol6onienne, N6ron avait, 6tant plus effr6n6 que ces princes memes, r6solu de leguer a la post6rit6 une Rome purement N6ronienne. La 16gende veut qu'il ait fait mettre lui-m6me, clans cette nuit terrifiante du 17 iuillet 64, le feu clans la Roma sporccz qui blessait ses gotits d'artiste despote. Cette 16gende - celle-la encore me plait -, elle est iustifi6e par la passion d6mente qui agite fort ordinairement le cerveau d'un maitre de Rome. Ce N6ron - s'il alluma vraiment l'incendie - fut simplement plus exp6ditif que les dominateurs qui, au Ive siecle, d6molirent les Temples et que ceux qui, au Xve, abattirent la v6n6rable basilique Saint-Pierre. En tous cas, N6ron avait entendu profiter de l'incendie. 11 avait commence a rebatir une Rome de reve. Les Flaviens l'aivaient orn6e, cette Rome nouvelle, de l'amphith6atre « colosse », ce Colys6e contre lequel quatorze siecles se sont, en vain, acharn6s et qui, d6mantel6, semble un 96ant impossible a abattre, un mort qui ne s'est pas rendu et reste debout. Traian avait, au pied de la colline des Quirites, dessin6 son Forum imperial au centre duquel s'6levait cette colonne - scour aln6e de notre Colonne napol6onienne - od s'enroula la th6orie de ses « triomphes ». Chaque Empereur avait bati son Forum. L'un d'eux s'6tait, dams cette 10

ROME L| d6mence de grandeur, 6rig6 tel tombeau, que ce Mausol6e d'Adrien forme encore, on le sait, la base du massif Chateau St-Ange. L'Ange domine auiourd'hui le Mausol6e, tandis que les <<triomphes » de Traian viennent - nouveau trait a noter - aboutir en haut de la colonne de bronze, a l'exaltation de l'Ap6tre Pierre, le P6cheur de Palestine. Ces trois siecles durant, Rome s'6tait couverfe de monuments grandioses, palais, temples, basiliques, tombeaux, bibliotheques, 6coles, thermes, theatres, colonnades, pyramides, ob6lisques et colonnes triomphales. Titus, Caracalla, Diocl6tien avaient 16gu6 au peuple Romain leur Thermes; avant de quitter Rome, Constantin y avait 6rig6 la Basilique dont les votites font face, -. pour combien de siecles? - aux palais 6croul6s du Palatin. Partout des statues paraient les facades, les escaliers, les terrasses; les quadriges de bronze dominaient les Arcs et les frontons, tel celui qui, auiourd'hui immobilise au dessus de St-Mare de Venise, a 6t6 primitivement l'ornement de 1'arc de N6ron, puis de celui de Traian, avant que de suivre Constantin a Byzance, Dandolo sur les Lagunes, Napoleon a Paris od quelques ann6es, il domina l'arc du Carrousel. Ah! oui! que cette Rome devait etre belle, lorsque Constantin transporta a Byzance le siege de l'Empire. i6 %* 11 livrait la place a <<l'Ennemi» ainsi que se ftit exprim6 son neveu Julien. Une nouvelle puissance s'emparait de Rome, en d6pit des d6crets imp6riaux et des lois de proscription : le Christianisme. Constantin comprit que c'6tait trop de deux maltres pour cette ville; ce n'6tait pas pour Rome un vrai maltre; sa ialousie ne se traduisit que par l'abandon : il alla asseoir ailleurs son tr6ne et c6da la place. Le Christianisme, d6ia, peuplait Rome de. ses 6glises; les temples subsistaient, mais la pouss6e d'abord lente, puis plus forte, bient6t irresistible, de la nouvelle foi les falsait myst6rieusement craquer et se 16zarder. Ceci tuait cela. Les Barbares vinrent. Goths et Vandales se ieterent sur la ville, pillant, razziant, d6truisant. Mais tels 6taient les tr6sors de cette cite unique que, malgr6 tous les pillages, Theodoric, maftre de la ville, vit (Genseric cependant avait pass6 par la avec ses Vandales) << des chevaux de statues 6questres formant un veritable troupeau`» et « un peuple de statues de marbre ». De nouvelles invasions ieterent bas encore d'autres monuments. Et quand l'invasion se fat retir6e, Rome 6tait ionch6e de 'd6bris au milieu desquels les temples 6ventr6s, les basiliques 6branl6es, les arcs mutil6s se dressaient. Alors les chr6tiens s'emparerent des colonnes, des statues, des temples m6me. Ces temples, beaucoup fournirent aux 6glises leurs murs ou ce qu'il en restait, parfois 11

ROME simplement un pan de muraille et des fondations; les basiliques virent parfois dams leur ce//cz dresser l'autel du sacrifice; des colonnes de vert antique, de porphyre, et de marbre blanc furent les unes relev6es pour supporter le toit d'une nouvelle 6glise, les autres d6taill6es en 6normes rondelles pour servir a les paver; on en incrusta des debris aux murs des campaniles carr6s. Les statues antiques qui ne furent pas ietees au pilon pour faire de la chaux ou au creuset pour fournir du metal, les statues antiques exorcis6es, baptis6es, converties elles aussi et parfois aur6ol6es, prirent place dams ces nouveaux temples; ne dit-on pas que la c6lebre statue de bronze de Saint-Pierre dont les baisers des fideles, depuis 12cO ans, ont use le pied, est celle d'un Jupiter Capitolin remani6? Les Goths et les Grecs r6gnerent tour a tour; sous eux, cette singuliere transmutation se fit sans qu'ils intervinssent. Mais Rome agissait sur eux : le Goth Th6odoric batit, le Byzantin Narses batit. Lorsque la Papaut6 ftit maltresse, d6finitivement, elle batit. Plus que iamais, l'antique Rome fournit des mat6riaux a la nouvelle. Le Vatican se construisit avec ses debris, et des 691ises, et des palais. Cependant les `« barons de Rome » mettaient la main sur les monuments persistants, les Colonna au Champ de Mars, sur le Mausol6e d'Auguste, Ies Frangiparii sur le Colis6e, les Pierl6oni sur le Theatre de Marcellus et le Portique d'Octavie, les Caetani sur la Tour dite de N6ron et, hors les murs, sur le tombeau massif de Caecilia Metella. Ces monuments, devenus frustes par l'ablation de leurs marbres, se percerent de meurtrieres. Tandis que tel temple de Jupiter ou de Venus devenait 6glise du Christ ou sanctuaire de la Madone, les palais imp6riaux, amphith6atres et arcs de triomphe 6taient transform6s en chateaux forts : sous le gouvernement des papes mal ob6is, la f6odalit6 romaine en avait fait des bastions. Une grande anarchie, cependant, r6gnait. La ville d6peupl6e s'abandonnait. Les papes eux-m6mes, au XIIIe siecle l'abandonnerent pour Avignon. La nature reprit possession de la ville; les arbres, apres les herbes folles, poussaient librement dams les ruines 6croul6es, escaladaient les murs, surgissaient iusque sur les toits; lentement, la v696tation luxuriante envahissait le Palatin, ietant un tapis de gazon, de fougeres, de fleurs sur les palais de Tibere, de Caligula, de Domitien, de Septime Severe; le Forum s'aplanissait, s'enterrait, l'herbe y poussait; les bergers latins y menerent les troupeaux. Le Forum de la R6publique devint le Campo Vczccz.no - le champ aux bestiaux - tandis que, les chevres bondissant sur les pentes devenues abruptes du Capitole, la v6n6rable colline, <<t6te de la Ville et du Monde », s'appelait maintenant le fl4onfe Caprz.no - le mont aux chevres. # #* 12

ROME Mon vieil ami, Emile Gebhart se r6pandait volontiers en lamentations sur ce qu'on avait repris Rome a la nature. A force de se lamenter tout en bouffonnant parfois, a force aussi d'avoir 6voqu6 la Rome du XIIe et du XIIIe siecle, il avait fini par croire qu'il y avait v6cu. 11 regrettait aussi les roses des iardins Farnese sur les ruines du Cryptoportique; il disait : « Vous verrez qu'z./s couperont les cypres de la Villa-Mills. » 11 vouait aux 96monies les Romains qui abimaient la ville en la nettoyant, et il concevait, a certaines heures, une sorte de haine pour les arch6ologues. « Encore un arch6ologue!» me dit-il, avec un ton tres particulier, apres avoir reconduit un savant iusqu'au seuil de son petit appartement. En fait, Rome, ie le r6pete, s'est touiours d6truite elle-meme, mais pour se parer. La Rome, herbue, feuillue, fleurie que regrettait Gebhart, il est tout de meme fort heureux qu'elle ait 6t6 arr6t6e, a une heure donn6e, clans sa decadence. Si les papes 6taient rest6s a Avignon au-dela du XIve siecle, il est peu probable qu'aucune ruine eat r6sist6 a l'6treinte des racines qui faisaient sauter leurs fondations et des vignes vierges qui enlaeaient leurs faltes. Les papes, r6install6s a Rome au Xve siecle, ont commence a reconqu6rir sur la nature envahissante la Ville 6ternelle. Soudain, celle-ci ressuscita, splendide. Ces papes de la Renaissance, s'ils ne m6ritent pas tous la couronne des 6lus, m6ritent tout au moins la reconnaissance des hommes tant a.u'il y aura ,parmi les hommes des amants de la Beauts. Ils ont appel6 aux rives du Tibre la Renaissance des bords de l'Arno : il me suffit que Nicolas V ait livr6 au Beato Angelico sa chapelle du Vatican, pour que Nicolas V me soit cher; et si Paul Ill me plait pour avoir 6lev6 le Palais de Venise, quelles palmes d6cerner a Sixte IV pour avofr signs le contrat du 27 octobre 1481 qui installa dams la Chapelle Sixtine Cosimo Roselli, Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandaio, Pi6tro le P6rugin ? J'ai dit ailleurs et ie r6pete que cette date du 27 octobre 1481 devrait plus que tant d'autres dates plus fameuses, dates de batailles et de trait6s, s'inscrire dams les fastes de l'humanit6. 11 est 6videmment facheux que Francois d'Albescola della Rovere, devenu Sixte IV, ait 6t6 un prince cruel, un oncle trop prodigue et, au demeurant, un pretre fort mediocre, mais ie suis tent6 (ne vivant pas sous sa loi et b6n6ficiant, lorsque ie suis a Rome, de ses prodigalit6s) de lui tout pardonner, pour avoir ouvert sa chapelle aux artistes de Toscane et d'Ombrie. Les voici tous les quatre a leurs 6chafaudages, bient6t suivis de Pi6ro di Cosimo et du Pinturicchio; et voici que les murs du Vatican se vont peupler de divines visions dont, pour des siecles, ces grands hommes dotent l'Humanit6. A l'ombre du « ch6ne » vigoureux, rugueux, envahissant des Della Rovere, une moisson de fleurs surgit, qu'on voudrait croire immortelle. L'6venement est considerable - d'autant que les successeurs de Sixte 13

ROME se vont piquer d'6mulation. Ce « mons Vaticanus », ce << mont des Oracles » devient mont des Miracles et sommet de l'Art. Alexandre VI (que de m6faits nous pardonnerons encore a Rodrigue Borgia pour ce geste!) retiendra le Pinturicchio et l'installera dams les appartements Borgia, et voici tout un nouveau monde de beaut6 issu du pinceau de ce Bernardino Betti. Jules 11, a son tour, digne neveu de Sixte IV, essaiera de capter Michel-Ange Buonarotti, le tenant prisonnier, attach6 au plafond de la Sixtine oh tout un monde formidable va naltre. Cependant, le m6me Jules 11, ialoux des Borgia, voudra que des << Chambres » bien a lui fussent, pour lui, d6cor6es de main de maitre. Apres y avoir mis, avec le Pinturicchio, le P6rugin et Signorelli, le Sodoma, Suardi, Lotto, ;I les cong6diera tous quand, en novembre 1508, il aura, sur ses murs, apercu la premiere esquisse qu'un tout ieune peintre, nouveau venu, vient d'6baucher : Raphael Sanzio. La souveraine beaut6, ce iour la, sera d6finitivement rentr6e dams Rome. L6on X, des M6dicis de Florence s'inclinera devant elle; il donnera a Raphael rang de prince; Rome od, d'autre part, se donnent rendez-vous humanistes, poetes, historiens, savants, devient, sous ce pontificat, la capitale de l'Art. Des siecles passeront sur la Cite : on la pourra d6naturer encore et encore bouleverser; des pontifes, des empereurs, des rois y r6gneront; les regimes s'y succ6deront; mais, une fois de plus, Rome s'est revetue d'une nouvelle seduction. Dans ces quelques metres carr6s, le Palais du Vatican, la Beaut6 souveraine est derechef install6e : de la chapelle de Nicolas V a la Sixtine, des appartements Borgia aux chambres de Jules 11 et de L6on X, de telles visions sont, pour des siecles, fix6es aux murs et aux plafonds, que ce tout petit coin du monde vaut un monde. Des artistes y passent auiourd'hui leurs iourn6es, des p6lerins de l'Art y courent, les plus obtus des visiteurs restent saisis devant ces incomparables spectacles od se disputent la grace et la vigueur, la suavit6 et la grandeur, l'art et la vie, od 6clate le genie humain a son apogee. # tt# Que, par la suite, les patriciens, les cardinaux aient bati 6glises sur 6glises, palais sur palais, ce n'est pas touiours grande fortune pour Rome, puisque chaque batiment se construit en faisant une ruine. J'ai habit6 deux ans le Palais Farnese; la demeure bient6t quatre fois s6culaire, 6lev6e par Sangallo le ieune et Michel Ange, reste a mes yeux une sorte de foyer od me rapportent sans cesse de charmants souvenirs et de cordiales pens6es; ie l'admire autant que ie l'aime : tout de meme, ie ne peux penser sans tristesse que le palais du Pape Farnese est bati des briques du Colis6e et du theatre de Marcellus, tandis que son poutrage est, si i'en crois une hypothese de son ing6nieux historien, Ferdinand de Navenne, la d6pouille de l'antique basilique St-Pierre. Visitons le resplendis14

ROME sant Saint Pierre, mais ne nous arretons pas a la basilique de marbre; descendons aux Grozfe VeccAz.e .. cette crypte, plus que l'immense halle de marbre, m'inspire des pensees 6mues. Nous y foulons I'antique pave de la basilique contemporaine de Constantin et du pape Sylvestre et clans laquelle fut couronn6 notre Charlemagne; les vieux papes y dorment sous les dalles, parmi lesquels ce terrible Boniface VIII dont le profil altier s'apercoit, accuse encore par le bronze dont est faite sa statue couch6e. Donnons ici un souvenir a la basilique disparue, t6moin des siecles od le Christianisme arriva au pouvoir. Le Saint Pierre de Br'amante, de San Gallo, de Peruzzi et de Michel Ange n'est que celui de l'age moins 6mouvant de l'immense orgueil et des somptueux triomphes. Cet age tut pour Rome l'6poque d'une nouvelle pouss6e de monuments : Ie Xvle siecle couvre Rome de constructions. Ce ne sont point celles que ie pr6fere. Trop vite Vignola a remplac6 Michel Ange et, s'il s'agit de peinture, l'Ecole de Bologne l'Ecole de P6rouse. Qu'est-ce lorsqu'a Vignola succede le cavalier Bernin! 11 taut cependant pardonner a celui-ci d'avoir alourdi St-Pierre de ses statues contourn6es et de son baldaquin tourment6 : n'est-ce pas lui qui construisit les colonnades de la place Saint Pierre? Le dessin est en effet puissant de ces deux bras gigantesques qui partant de la basilique Vaticane, semblent, certains iours od les grands p6lerinages s'6pandent sur la place, embrasser et comme retenir la foule des fideles accourus de tous les points de la Chr6tient6. Et puis Bernin a agenouill6 clans l'extase la Sainte Th6rese de l'Eglise de la Victoire; et cela aussi doit lui €tre compt6. Si le XVIIIe siecle n'a fait le plus souvent qu'empater dams un platre emphatique et surcharger de ridicules ornements les plus 616gants sanctuaires, Napoleon crut un instant qu'il allait, lui aussi, faire une Rome a sa faeon. J'ai dit ailleurs quels avaient 6t6 les sentiments - le not prend ici toute sa valeur - du grand Empereur pour la grande Rome. Si i'y reviens, c'est que son attitude confirme ce que i'ai dit et r6p6t6 du trait qui, a Rome, frappe si vivement l'historien : Rome attire les grands hommes, elle a inspire les grands 6crivains; elle a tent6 les grands conqu6rants. Quand l'aigle imperial se pose sur quelque dome, d'Aix-la-Chapelle a Ratisbonne, de Vienne a Madrid, de Paris a Berlin, on dirait l'oiseau imperial touiours pr6t a reprendre son vol vers l'aire d'oh iadis il s'envola, les sommets des collines romaines, le Capitole ou le Palatin. Charlemagne, Barberousse, Charles-Quint, Napoleon tournerent vers Rome des regards nostalgiques : suzerains ou souverains de la Ville Eternelle, voila le titre que, de leurs palais allemands, espagnols ou francais, ils semblaient, avant tous autres ambitionner. Napoleon aima Rome d'un amour special. 11 6tait tout Romain - i'entends Romain de la grande 6poque - de sang, de traits, de gotits. 15

ROME de style, de passions. Son r6ve 6tait un iour d'entrer en triomphateur clans la Ville Eternelle. 11 n'y voulait p6n6trer qu'acclam6, au milieu de la reconnaissance du peuple. 11 crut la m6riter - ce en quoi il connaissait mal Ie Romain du temps de Pie VII - en d6terrant le Forum oh il 6voquait de grandes ombres, en construisant le Pincio qui est son ceuvre exclusive et en restaurant le Quirinal, « notre Palais Imperial de Rome >> ainsi qu'il l'6crivait. 11 tut cinq ans a peine le maltre de Rome et iamais il n'en fut le maltre incontest6. Mais d6ia il la reconstruisait, tout au moins en imagination. Lui aussi, comme Auguste, comme Jules 11, r6vait de faire place nette d'une Romo sporccz, qui, a tous ces restaurateurs, d'ame imperieuse, pa.rut touiours une sorte de permanent outrage a la grandeur du mom romain. Combien ils ont tort aux yeux du visiteur de Rome. Si l'ordonnateur se r6volte devant les rues tortueuses et obscures, les paves in6gaux, Ies sombres 6chopes enfonc6es en quelque monument antique, Ies colonnes des temples engag6es en quelque modeste chapelle, les loques multicolores pendues aux murs des anciens sanctuaires, combien l'artiste pleure, au contraire, la disparition lente de cette Roma spo7-ca. Voici que les quartiers qui entourept. Sainte Marie Maieure et St-Jean de Latran, ont perdu leurs iardins; voici que le Ghetto s'est 6croul6; voici que des casernes m6nageres ceignent le chateau Saint Ange, aux Prafz.; et voici que le Tibre, engain6 clans les quais de pierre, n'est plus qu'un canal iaunatre. Ne nous r6voltons pas cependant. Rome est devenue capitale d'un grand Etat : il Iui a bien fallu se mettre au go fit des capitales `modernes. La civilisation contemporaine - et ie dirai am6ricaine, - voila maintenant la Souveraine qui, a son tour, apres cent autres, a saisi Rome clans ses mains de fer et inexorablement, Ia refond, Ia transforme, Ia creuse, Ia ruine en la rebatissant. Tous ont fait de meme. Lorsque sur les instructions de Jules 11? Bramante travaillait a lui faire une Rome nouvelle, on 96missait; ses rivaux appelaient ce batisseur un Rzzinanfe, un faiseur de ruines. Feuilletant un vieux diaire que i'ai en partie 6dit6 et qui repose a la Bibliotheque Barberini, ie voyais son auteur, clerc romain d'origine francaise, hocher la tete tristement devant les travaux de voierie ex6cut€s par « Papa Giulio ». Ces dominateurs de Rome furent tons des Ruinanti. Ainsi ils subissaient - plus qu'ils ne la contrariaient - Ia loi de la Nature. C'est de l'humus, produit des frondaisons tomb6es, que se nourrit la futaie nouvelle. A Rome, cette futaie est de pierre et de marbre. De ce sol prodigieux, que deux mille six cents ans de culture n'ont pas 6puis6, Ies monuments touiours et touiours surgissent. Du iour oh, suivant la 16gende, Romulus, dirigeant la charrue, traca, selon les rites sacr6s, Ie sillon qui devait enclore la ville qu'il fondait, cette terre tut d6signee, par une sorte de privilege, pour se couvrir p6riodique16

RkJQdWJsaXNoZXIy MTUzNDA1OQ==